6. juil., 2021

Santiago, mon petit ami éternel

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Santiago, mon petit ami éternel

Âgé d’une dizaine d’années, tous les ans pour les vacances, j’allais en Espagne à Najera le village de naissance de mon père. Je passais avec mes sœurs deux à trois mois dans la maison de ma chère grand-mère. C’était une vraie grand-mère, avec des cheveux blancs, toute de noir vêtue à cause de son veuvage qui la priva à quarante-deux ans de son mari fusillé par les franquistes.
Le soir, j’aimais la regarder quand elle défaisait son chignon imposant. Ses cheveux retombaient sur ses épaules pour atteindre presque les hanches. Elle les peignait lentement, gravement, du sommet de la tête, jusqu’aux extrémités. Les yeux et les pensées perdus au loin. Quand elle se rendait compte que je la regardai, elle me souriait, comme elle seule savait me sourire. Je la contemplais. Il y avait en elle tellement de tristesse, de dignité, de tendresse, de force que j’en étais remué jusqu’à la moelle. Je me sentais bien avec elle. En sécurité. Paisible.
Cette année-là, je m’étais fait un ami. Il s’appelait Santiago. Il était doux et gentil. Nous nous entendions à merveille et nous passions de bons moments ensemble. Un jour, je ne me souviens plus pour quelle raison idiote, nous nous disputâmes. Qui avait raison ? Qui avait tort ? Je ne m’en souviens plus et peu importe. Toujours est-il que je lui en voulais beaucoup. Peu de temps après, je me fis un autre copain qui n'était pas du genre tendre. Je lui racontais mes « malheurs » avec Santiago qui un jour passa près de nous. Le méchant copain provoqua le pauvre Santiago qui n’était pas de taille à se défendre. Il prit une raclée. Il avait de grands yeux marron avec de longs cils de fille. Encore aujourd'hui, je revois combien, ils étaient apeurés. Silencieusement, ils me criaient au secours. Ce jour-là, je n’écoutais pas une petite voix qui me disait de m’interposer et défendre mon ami. Santiago partit en pleurant. Mon méchant compère se moquait de lui, riait bêtement à gorge déployée. Je l’imitais. Pourtant, le cœur n’y était pas. Lorsque je me retrouvais seul, je me sentais triste en pensant à Santiago. Je pouvais presque ressentir les coups qu’il avait reçus. J’avais mal. Ma gorge, mon cœur se serraient comme dans un étau qui m'étouffait. Quand je me revoyais me réjouir pendant que mon pauvre ami se faisait corriger, je me détestais, me trouvait sale. J’éprouvais une furieuse envie de me battre. Au point que j’aurais voulu prendre les coups à sa place.
La fin des vacances approchait. Je voulais tellement lui parler. Surtout lui demander pardon. Redevenir son ami. Mais j’avais trop honte. Peur qu’il me rejette. Une ou deux fois, je l’aperçus dans les rues du village. Son regard, avec ses grands yeux de fille, bordés de cils à ne plus en finir, croisa le mien. Je fis un mouvement vers lui. Puis, je restais sur place. Je me demande encore aujourd’hui ce qui m’arrêta dans mon premier élan. Je retournais en France. Tous les soirs, avant de m’endormir, je pensais à mon ami et je me tournais inlassablement, séquence par séquence, image par image le même film : je me voyais retourner au village, aller d’un pas résolu chez son oncle, lui demander pardon, le supplier pour qu’il veuille encore de moi pour ami. De nouveau, nous étions amis et c'était aussi formidable qu'avant. 
Après de longs mois d'attente, enfin les vacances arrivèrent. J’étais à Najera. Comme je l’avais tellement de fois visualisé et vécu dans mon cœur comme dans son esprit, j’allais chez la famille de Santiago, et je demandais à le voir. L'oncle me regarda tristement puis m’annonça l’incroyable et terrible nouvelle : Santiago était mort ! Mon sang se glaça dans mes veines, ma gorge se noua. Je partis précipitamment cacher ma peine et pleurer amèrement mon ami qui n’était plus.
Depuis jamais plus je n’ai ressenti de rancœur, d’esprit de vengeance pour personne. Jamais, je ne me suis réjoui des peines ou des malheurs des autres. Jamais, je n’ai fait de mal à personne ou alors, ce ne fut sans le savoir ou le vouloir. Je pouvais dire sincèrement que depuis, et en grande partie grâce à mon petit ami éternel, je me suis senti en paix avec tout le monde désirant toujours le bien de mon prochain et jamais plus le mal. Ô non ! Jamais plus, cela fait trop mal ; on regrette trop !
« Merci Santiago, pensais-je souvent, je sais qu’un jour, j’aurai l’occasion de te demander pardon et que nous redeviendrons amis. Je sais combien je te dois. »